Pour une réponse adaptée au vieillisement

Sylvie Lavoie

SYLVIE LAVOIE

Directrice de la Direction des personnes âgées en perte d’autonomie, ministère de la Santé et des Services sociaux

 

ET À LA PERTE D’AUTONOMIE – LE VIEILLISSEMENT ET SES RÉPERCUSSIONS SUR NOTRE SYSTÈME SOCIOSANITAIRE

 

Article no C.S.02.02. Mots-clés : Vieillissement, perte d’autonomie, sociosanitaire.

 

Sylvie Lavoie

Directrice de la Direction des personnes âgées en perte d’autonomie

Ministère de la Santé et des Services sociaux

 

À l’instar de plusieurs pays industrialisés, le Québec connaît une augmentation constante et importante du nombre de personnes âgées de 65 ans ou plus. Ce phénomène de vieillissement démographique se caractérise par sa rapidité[1] et une forte hausse du nombre de personnes du grand âge, c’est-à-dire de 85 ans ou plus (voir le tableau 1).

 

Les analystes s’accordent sur le fait que le vieillissement constitue une pression sur le système québécois de santé et de services sociaux en raison de l’augmentation des besoins et de la demande de soins et services qu’il suppose. Les avis sont toutefois partagés quant à l’ampleur de ces répercussions. Pour certains, le vieillissement démographique est la cause principale de l’augmentation prévisible des dépenses en santé. Pour d’autres, cette hausse est aussi attribuable à la croissance des coûts des technologies médicales et des médicaments.

 

Pour d’aucuns, il y a péril en la demeure, car la proportion toujours croissante des sommes investies en santé et services sociaux risque d’hypothéquer d’autres missions de l’État. Pour plusieurs, on se doit de relativiser les conséquences du vieillissement à la lumière des caractéristiques des nouvelles générations d’aînés. Ceux-ci font valoir que l’avancée en âge, y compris l’entrée dans le grand âge, n’est plus synonyme de maladie, de dépendance et de pauvreté. De fait, nombre d’auteurs reconnaissent que les personnes âgées d’aujourd’hui sont en grande majorité autonomes et en bonne santé. Cela, malgré certaines conditions de santé généralement associées à l’âge (ex. : hypertension artérielle, arthrite, problèmes oculaires, ostéoporose, etc.) qui, si elles sont bien traitées, n’entraînent pas d’incapacités prononcées. De plus, les personnes âgées d’aujourd’hui sont socialement actives, et une partie d’entre elles jouissent de revenus de retraite qui ne les confinent pas à la pauvreté – ce sera particulièrement vrai pour les futures générations de femmes à la retraite. Enfin, il est bien connu qu’entre 75 % et 85 % des besoins d’aide et de soutien des personnes âgées trouvent une réponse chez les proches.

 

S’il est vrai que les nouvelles générations d’aînés sont en train de changer le visage de la vieillesse, il reste que la croissance actuelle du nombre de personnes âgées entraînera une augmentation en valeur absolue du nombre de personnes dépendantes[2]. Et bien que le grand âge ne soit pas forcément synonyme de dépendance, force est d’admettre que le vieillissement apporte avec lui un potentiel de vulnérabilité puisque la prévalence et la gravité des problèmes de santé, en particulier les maladies chroniques, croissent avec l’âge.

 

En fait, le phénomène du vieillissement démographique, combiné à celui de l’augmentation des maladies chroniques, constitue un défi important pour la société québécoise. Interagissant avec les processus du vieillissement, les maladies chroniques influent autant sur l’autonomie et la qualité de vie des aînés que sur la capacité de notre système de soins et de santé à y répondre. « En 2001, 42 % des ressources financières allouées aux soins de santé et aux services sociaux étaient utilisées par les personnes âgées, dont 10 % par les personnes très âgées (85 ans ou plus) alors que ces groupes forment respectivement 13 % et 1 % de la population[3]. » Il est donc prévisible qu’on assistera, au cours des vingt prochaines années, à une augmentation constante des dépenses de santé et de services sociaux, en particulier celles liées à la perte d’autonomie, après quoi la situation aura tendance à se stabiliser (voir le tableau 2).

 

À cet égard, il faut considérer que notre système de santé a été conçu à l’origine pour le traitement à court terme des problèmes de santé aigus d’une population relativement jeune. La transition démographique actuelle au Québec pose comme défi de faire évoluer notre système de façon à répondre adéquatement à une demande accrue de soins et de services de longue durée en raison des maladies chroniques et des incapacités à long terme qu’elles entraînent au sein d’une population âgée.

 

Dans ce contexte, les principaux enjeux pour la mission santé et services sociaux de l’État québécois peuvent être résumés comme suit[4] :

  • faire face à une augmentation importante des besoins;
  • satisfaire au souhait des personnes âgées en perte d’autonomie de rester dans leur milieu;
  • fournir des services adaptés aux caractéristiques des membres de communautés particulières (autochtones, linguistiques, ethnoculturelles);
  • mettre en place des conditions favorables pour les proches aidants;
  • faire face à une augmentation des dépenses de santé et de services sociaux alors que les revenus de l’État diminuent;
  • clarifier l’offre de service du système public de santé et de services sociaux;
  • trouver le meilleur équilibre dans le partage des responsabilités entre les acteurs publics, communautaires et privés;
  • disposer de l’information nécessaire pour mieux intervenir et mieux gérer.

 

Sur quels éléments devons-nous agir, et en fonction de quelles finalités ?

 

Le Québec aujourd’hui doit répondre à la même question centrale que les autres sociétés occidentales aux prises avec le phénomène de vieillissement démographique : quels éléments de notre système sociosanitaire doit-on transformer afin d’assurer des services accessibles, continus et de qualité à un nombre croissant d’aînés présentant des incapacités ? En d’autres termes : quels choix doit-on faire, compte tenu des possibilités et des limites qui sont celles de notre collectivité ?

 

En ce qui concerne le continuum de services « Perte d’autonomie liée au vieillissement » (PALV), les transformations doivent viser trois grandes composantes, soit l’offre de service, les modes d’organisation et de prestation de services et les pratiques professionnelles. En d’autres termes, il nous faut faire des choix portant sur : 1) les ressources; 2) les structures et processus; 3) les approches et compétences cliniques du personnel.

 

Voici quelques exemples d’éléments sur lesquels il faut agir afin d’être en mesure de proposer une réponse adaptée au vieillissement et à la perte d’autonomie.

 

Composantes Éléments à considérer Finalités
 

 

L’offre de service aux aînés et aux proches aidants

 

 

–      Disponibilité et proximité des ressources

–      Types et diversité des services

–      Modes de financement (ex. : contribution des usagers)

 

 

 

 

 

Les modes d’organisation et de prestation (structures et processus)

 

 

–      Acceptabilité sociale

–      Standards d’accès

–      Réseau de services intégrés (coordination, complémentarité, continuité)

–      Hiérarchisation

–      Interdisciplinarité

 

 

 

 

Une gamme diversifiée de services :

–           accessibles

–           continus

–           de qualité

 

 

 

Les pratiques cliniques

(approches, compétences)

 

–      Approche de soins adaptée

–      Philosophie d’intervention

–      Normes de qualité (données probantes)

–      Stratégies d’amélioration continue de la qualité (formation continue, accompagnement du personnel, soutien clinique)

–      Sécurité / assurance qualité

 

 

 

 

 

 

Il va sans dire que les changements doivent ratisser plus large que le seul continuum de services PALV. Par exemple, la consolidation des services médicaux de première ligne au moyen des groupes de médecine de famille (GMF) et des cliniques réseau s’avère une condition essentielle au succès de certains changements au sein du  continuum PALV. À cet égard, il convient de souligner qu’en date du 3 mars 2009, le Québec comptait 183 GMF accrédités (l’objectif du MSSS est de 300 GMF) et 34 cliniques réseau accréditées dans trois régions (Montréal, Québec, Montérégie).

 

Quelques jalons historiques

 

Les premières actions véritablement structurantes du ministère de la Santé et des Services sociaux en vue d’adapter notre système aux conséquences du vieillissement remontent au milieu des années 1980, en réponse au problème fortement médiatisé de l’engorgement des urgences des hôpitaux.

 

Une série de mesures visant la clientèle gériatrique et constituant en quelque sorte les fondements d’un futur continuum de services PALV ont alors été instaurées. Parmi elles, on compte l’implantation d’un programme de services intensifs de maintien à domicile (SIMAD), l’intégration d’agents de liaison au sein des hôpitaux afin de mieux structurer la planification du congé et l’orientation vers les CLSC ainsi que la mise en place de diverses ressources gériatriques, comme les unités de courte durée gériatrique (UCDG), les unités de réadaptation fonctionnelle intensive (URFI), les hôpitaux de jour et les équipes ambulatoires de psychogériatrie.

 

Au début des années 1990, la transformation des centres d’accueil d’hébergement (CAH) et des centres hospitaliers de soins prolongés (CHSP) en une seule catégorie d’établissement – les centres d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD) – venait confirmer que le mandat des ressources d’hébergement était d’accueillir les personnes en grande perte d’autonomie, et que les autres personnes devaient être soutenues dans la communauté, de préférence à domicile ou, sinon, dans des ressources qui se rapprochent le plus possible d’un milieu naturel de vie (ressources intermédiaires et de type familial).

 

À compter du début des années 2000, le MSSS a adopté une série d’orientations, de politiques et de cadres de référence qui ont confirmé la priorité accordée aux aînés en perte d’autonomie, réaffirmé le choix de la non-institutionnalisation des personnes et clarifié l’offre globale de service devant appuyer ce choix. On a qu’à penser aux Orientations ministérielles sur les services offerts aux personnes âgées en perte d’autonomie (2001), à la politique de soutien à domicile Chez soi : le premier choix (2003), à Un milieu de vie de qualité pour les personnes hébergées en CHSLD (2003) ou encore au Cadre de référence sur les projets cliniques (2004).

 

Ces choix ont mené à l’adoption, en novembre 2005, du Plan d’action sur les services aux aînés en perte d’autonomie Un défi de solidarité, lequel propose un ensemble de mesures visant à poursuivre et accentuer l’adaptation de notre système de santé et de services sociaux aux conséquences du vieillissement. Un bilan provisoire des actions ministérielles découlant du plan d’action est d’ailleurs présenté dans ce numéro.

 

 

Tableau 1

Nombre et proportion de la population adulte, âgée et très âgée, Québec, 1978, 2008 et 2038

 

 

Groupe d’âge 1978 2008 2038
  Nbre (en millions) % pop. Nbre Augm. % pop. Nbre Augm. % pop.
Pop. tot. 6,4 100 % 7,6   19 % 100 % 8,0     5 % 100 %
20-64 3,7    58 % 4,8   30 %   63 % 4,3  -10 %   54 %
65 + 520,000       8 % 1,1 117 %   15 % 2,3 100 %   28 %
85 + 32 000       1 % 131 000 303 %     2 % 400 000 209 %    5 %

Source :  Institut de la statistique du Québec. Les projections 2008-2038 correspondent à un scénario moyen de vieillissement démographique

 

 

Tableau 2

Croissance des dépenses de santé et de services sociaux due à l’évolution démographique*

(en dollars de 2003)

 

  1978 2008 2038
Dépenses Milliards Milliards Augmentation Milliards Augmentation
Totales 10,8 16,9   56 % 26,2   55 %
Liées à la dépendance**   2,1   4,3 103 %   9,1 110 %
Liées à la dépendance des 65 ans ou plus   1,0   2,9 195 %   7,8 166 %

* À dépenses constantes selon l’âge et égales à celles estimées en 2003-2004.

** Toutes clientèles en perte d’autonomie (personnes âgées, déficience intellectuelle, déficience physique)

Source : M. Rochon, Direction des études et des analyses, MSSS.

 

 

Références

 

Institut de la statistique du Québec, Enquête québécoise sur les limitations d’activités (EQLA) 1998.

 

Institut de la statistique du Québec, Perspectives démographiques, Québec 2001-2051 et régions 2001-2026, Québec, 2003.

 

Ministère de la Santé et des Services sociaux, Un défi de solidarité, Les services aux aînés en perte d’autonomie, Plan d’action 2005-2010, Québec, ministère de la Santé et des Services sociaux, 2005,

 

Ministère de la Santé et des Services sociaux, Chez soi : le premier choix, la politique de soutien à domicile Québec, ministère de la Santé et des Services sociaux, 2003.

 

Ministère de la Santé et des Services sociaux, Un milieu de vie de qualité pour les personnes hébergées en CHSLD, Orientations ministérielles, Québec, ministère de la Santé et des Services sociaux, 2003.

 

Ministère de la Santé et des Services sociaux, Plan stratégique 2005-2010, Québec, ministère de la Santé et des Services sociaux, 2005.

 

Ministère de la Santé et des Services sociaux, Orientations ministérielles sur les services offerts aux personnes âgées en perte d’autonomie , Québec, ministère de la Santé et des Services sociaux,  2001.

 

Statistiques Canada, Enquête sur la participation et les limitations d’activités (EPLA), 2006.

 

 

  1. Le Québec vient au deuxième rang après le Japon quant au nombre d’années pour que la proportion de personnes âgées passe de 12 % à 24 % de la population, soit 29 ans, comparativement à 22 pour le Japon.
  2. Selon l’Institut de la statistique du Québec, qui s’appuie sur les données de l’Enquête québécoise sur les limitations d’activités (EQLA, 1998), une personne âgée sur cinq vivant en ménage privé présente une incapacité modérée ou grave. Chez les 65-74 ans, la proportion est de 14,9 %, alors qu’elle s’élève à 31,6 % dans le groupe des 75 ans ou plus. Selon l’Enquête sur la participation et les limitations d’activités (EPLA, 2006) de Statistique Canada, le nombre de personnes de 65 ans ou plus ayant une incapacité modérée, grave et très grave passera de 208 709 à 286 558 entre 2008 et 2018, soit 8 000 personnes de plus par année. Soulignons que les troubles cognitifs, dont la maladie d’Alzheimer, toucheront près de 8 % des 65 ans ou plus et 23 % des 85 ans ou plus.
  3. Ministère de la Santé et des Services sociaux, Un défi de solidarité, Les services aux aînés en perte d’autonomie, Plan d’action 2005-2010, Québec, ministère de la Santé et des Services sociaux, 2005, p. 15.
  4. Ces enjeux sont présentés de façon plus étoffée dans le plan d’action 2005-2010 (lire l’article à la page XX).